Liliane Ricco
La chambre des notaires de Paris s’est réinventée, avec un logo modernisé et surtout un siège fraîchement rénové. Elle réaffirme ainsi son rôle au cœur de la Cité et son engagement envers les citoyens.
Son président, Maître Pierre Tarrade, nous propose une visite très personnelle de « l’hôtel du Châtelet », entre tradition, proximité et volonté d’être, toujours, tourné vers l’avenir. À travers ce parcours, il retrace l’histoire du lieu, son évolution architecturale et son rôle central dans le développement du notariat.
Pouvez-vous nous rappeler l’héritage historique du siège de la chambre de Paris ?
L'emplacement de la chambre des notaires de Paris n'est pas anodin car la Place du Châtelet est un endroit clé dans la géographie parisienne et un espace stratégique depuis le Moyen Âge.
À l’époque, ce lieu se trouvait hors des murs de la ville, de l’autre côté du Pont-au-Change où était perçu l’octroi. Il accueillait une forteresse, un marché et surtout la Grande Boucherie de Paris, proche précisément de l’église Saint-Jacques de la Boucherie. Ce quartier était à la fois un centre économique, judiciaire et policier, marqué par une forte activité commerciale et administrative. On y trouvait ainsi la prévôté, la morgue et les institutions judiciaires de proximité.
C’est dans ce cadre que, sous le règne de Saint-Louis, sont installés, en 1270, les premiers notaires royaux qui, dans le Nord de la France, posent les bases du notariat moderne. En effet, si l'on dit souvent que c’est en 1137, à Bologne, que les décrétales pontificales inventent l'authenticité, il ne s’agit là que de ce qui a longtemps constitué le notariat du Sud, pour lequel c'est un membre de la juridiction qui signe les actes en cette qualité. Très vite, les notaires italiens, les notaires du Sud, vont donc signer avec leur propre signature qui va valoir authentification. Dans le Nord, ici, au Châtelet de Paris, les notaires institués par Saint-Louis obéissent à un modèle un peu différent : ce sont des clercs qui rédigent les actes et qui vont précisément les faire sceller du Sceau du Châtelet de Paris, du Sceau de la juridiction.
Les notaires, implantés durablement dans le quartier, y demeurent jusqu’à la Révolution et, malgré la loi Le Chapelier qui dissout les corporations, dont la compagnie des notaires de Paris. Mais parce que l'on ne sait pas faire sans les notaires, on réinstaure très vite le notariat et les notaires reviennent au Châtelet jusqu’à la démolition de l’ancien bâtiment, devenu trop vétuste, sous le Premier Empire.
Au XIXe siècle, dans le cadre des grands travaux menés par le baron Haussmann, les notaires sont contraints de quitter leur emplacement historique. Celui-ci commence par vouloir les exproprier alors qu’ils sont là depuis le XIIIe siècle… Vous vous rendez compte ? Exproprier les notaires ?! Alors ils trouvent une solution très notariale : un échange de terrains avec la Ville de Paris, le site de l'ancien Châtelet, où se trouve aujourd’hui le théâtre du Châtelet, en échange du site de la Grande Boucherie qui, entre-temps, est devenu un restaurant, « Le Veau qui tète », dont la spécialité culinaire était… le pied de mouton. Dans le cahier des charges, le baron Haussmann demande aux notaires de construire la chambre en un an et c'est ce qui est fait : le terrain est acquis en 1855 et la maison inaugurée en 1856. Aujourd’hui, il a fallu deux ans pour la restaurer mais c’est peut-être aussi par ce que le droit du travail a un peu changé…
Liliane Ricco
Qu'est-ce qui a motivé la rénovation de la Chambre ?
Le bâtiment actuel reflète l’esthétique du Second Empire, avec une façade en pierre de taille et des espaces de réception soignés, contrastant avec des zones arrière initialement dévolues au service, construites plus hâtivement avec des matériaux plus fragiles (plâtre, tomettes).
Dès l’origine, l'édifice se distingue par sa modernité : éclairage au gaz, armature métallique, ventilation et organisation rationnelle des espaces.
Au fil du temps, toutefois, certaines parties se dégradent et les locaux deviennent inadaptés aux conditions de travail modernes : circulations complexes, manque de lumière, bureaux exigus, installations vieillissantes.
C’est ce qui a motivé le vaste programme de rénovation qui vient de s’achever.
Les travaux visaient donc à corriger les défauts, tout en intégrant des technologies de pointe, avec cette idée persistante de permanence et de réadaptation en continu qui illustre parfaitement la profession. Le bâtiment est passé de l'éclairage au gaz et de l'air pulsé au XIXe siècle à une connectivité totale et une résilience environnementale moderne (enduits thermiques, vitrages spécifiques).
Quels sont les espaces clés de la Chambre ?
Plusieurs lieux emblématiques ont été transformés par la rénovation.
Le hall d’accueil et son grand escalier tout d’abord :
les travaux ont ouvert les côtés pour retrouver un volume immense et une transparence sur la place du Châtelet car, précisément, transparence et ouverture ont été voulues pour illustrer le fait que la profession veut se rendre visible et transparente ;
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l’escalier, qui présente une particularité architecturale puisqu’il se « déporte » sur trois volets pour dégager les espaces de réception vers la Tour Saint-Jacques, a été redécouvert car, aveugle jusqu’à présent, l’arrière étant considéré comme peu esthétique, il bénéficie dorénavant d’un mur-rideau en verre translucide très fin et incurvé afin d’être autoportant ;
Liliane Ricco
enfin, en montant cet escalier, nous passons devant le Monument aux Morts qui porte le nom de neuf notaires morts pour la France durant la guerre 1914-1918 ; en réalité ce sont beaucoup de clercs qui, jeunes et officiers de réserve, ont été appelés sous les drapeaux et sacrifiés, ce qui a longtemps été sous-estimé par rapport aux autres professions juridiques.
Liliane Ricco
Liliane Ricco
La bibliothèque contient des ouvrages historiques (Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, les œuvres de d’Aguesseau) mais on peut y voir également des reliures des XVIIIe et XIXe siècles. Deux hypothèses sur son origine, toutes les deux vraisemblables et pas incompatibles. La première, c'est que l’on a ici les vestiges de la bibliothèque du Châtelet. Au moment de la Révolution, on dissout la corporation, chaque notaire emporte quelques ouvrages chez lui et, lorsque l’on rétablit le notariat, les ouvrages sont rapportés pour reconstituer la bibliothèque. L'autre version est attribuée au président Thomas qui, lorsqu’il rouvre « la Maison », annonce que c'est la bibliothèque des notaires et qu’il faut que chacun apporte des ouvrages de sa propre bibliothèque. Alors cela devient un concours de beauté et chacun y contribue avec ses plus jolis ouvrages…
Liliane Ricco
La salle des adjudications a été rouverte pour offrir une vue sur l'Hôtel de Ville et les architectes ont mêlé restauration Napoléon III et touches contemporaines, notamment avec un mur métallique proposant un clin d’œil aux pilastres d'origine. Une astuce d'illusion d'optique y est également révélée : bien que la parcelle soit trapézoïdale, l'architecte a créé un trompe-l'œil pour donner l'impression que tout est à angle droit.
Liliane Ricco
La salle du Gnomon a, quant à elle, retrouvé son instrument de mesure solaire d'origine et servait autrefois de bureau au président.
Enfin, et il important de le souligner ici, la Chambre représente non seulement Paris mais également les notaires du Val-de-Marne et la Seine-Saint-Denis, c’est pourquoi nous avons une salle de réunion dénommée Vincennes, qui constitue avec son château un lien direct avec Saint-Louis qui y séjourna régulièrement et dont les tourelles étaient occupées par ses notaires secrétaires, et une autre salle dénommée Stade de France, dont la table et le plafonnier illustrent la forme ovoïdale du stade !
Liliane Ricco
Que disent ces évolutions sur la vision de la profession ?
Une mutation profonde du notariat est à noter puisque 66 % des notaires actuels ne l'étaient pas il y a six ans. Cette nouvelle génération trouve des « racines » dans ce bâtiment historique où les fonctions de rédacteur, identificateur et conservateur ont été inventées. Le projet de rénovation témoigne de la volonté de transparence et d'ouverture sur la cité. Cette démarche s'accompagne d’ailleurs d'une stratégie de valorisation économique, avec la création de la marque « 12 Victoria » qui propose dorénavant la location d’espaces de réception.
Enfin, l'idée d'une rénovation revient à Pascal Chassaing. Le mandat de Bertrand Savouré a ensuite été consacré aux appels à projets puis il y a eu le Covid. Le mandat de Cédric Blanchet a vu la finalisation de la phase de concours et celui de Marc Cagniart a été consacré à la sélection des entreprises en vue des travaux et marqué par le déménagement pour 2 ans ; mon mandat a permis d'inaugurer ce bâtiment le 18 avril 2025.
Quelques mots en conclusion ?
Il est temps aujourd'hui de poursuivre le travail de réflexion engagé pendant mon mandat pour anticiper l'avenir de la profession face au numérique et à toutes les mutations sociétales ou économiques. J’espère que ces travaux seront utiles aux présidents successifs car le notariat doit rester « au goût du jour » tout en préservant son authenticité séculaire. J’espère que mes successeurs pourront puiser dans la réflexion prospective entamée.
Ce bâtiment rénové n'est pas seulement un lieu de travail, mais le symbole d'une profession résiliente, capable de traverser les siècles en se modernisant sans perdre son âme. Il incarne la permanence, depuis 1270, et l’adaptation par sa modernisation continue, valeurs centrales du notariat.
C'est aussi pour moi l'occasion d'affirmer mon ambition d'inscrire au cœur de mon mandat l'engagement d'« une vaste réflexion d’anticipation » pour esquisser les contours du notariat francilien à l’horizon 2040. Depuis près de deux ans, ateliers de travail, séminaires de Chambre, grande enquête auprès des confrères… autant de « matériaux intellectuels » qui nourriront un Livre blanc qui sera publié en mai prochain, avant l’Assemblée générale du 21 mai. Les travaux couvrent un spectre large : dynamiques familiales, transitions économiques et territoriales, mutations technologiques, attractivité du métier et souveraineté numérique.
Liliane Ricco
(propos recueillis par Liliane Ricco)